L’ufologie et la question écologique (fin des années 1940 à nos jours)

Ovnis, témoins et ufologues : quelles interactions ?


Article de Manuel Wiroth, Dr en histoire contemporaine, auteur d’ « Ovnis sur la France, des années 1940 à nos jours », tomes 1 et 2.


L’écologie sociale et politique, -davantage que l’écologie scientifique- est régulièrement associée au thème des objets volants non identifiés (ovnis[1]). En étudiant la production de la recherche ufologique (également appelée “soucoupisme” ou “ufologie”[2]) de la fin des années 1940 à nos jours, on se rend compte que cette question est assez présente, à différents niveaux. L’écologie socio-politique et l’écologisme -la traduction militante de l’écologie- correspondent à la préoccupation de l’Homme sur sa place dans l’environnement, ainsi qu’à une réflexion et à des actions menées pour réduire son empreinte écologique.

Chez certains soucoupistes très en vue, cette pensée semble d’abord avoir été stimulée par le comportement des soucoupes volantes qui paraissaient s’intéresser de très près aux sites liés à l’énergie atomique dès la fin des années 1940. On retrouve également un souci de protection de la planète chez de nombreux “contactés”, une catégorie de témoins d’ovnis alléguant des rencontres rapprochées associées à des formes de communication avec des extraterrestres, ou des aliens, au cours desquelles des messages de nature écologiste et pacifiste leur auraient été délivrés. Enfin, certains soucoupistes et ufologues -peu nombreux, mais très influents- ont manifesté un engagement soutenu en faveur de la défense de l’environnement mis en péril par les activités humaines, en particulier nucléaires.

Les questions qui se posent alors sont les suivantes : dans le domaine de l’ufologie, existe-t-il réellement une relation entre l’intérêt (parfois involontaire et subi) des hommes pour la question OVNI et leur souci de protéger la planète ? Si oui, quel est le sens de cette relation ?

Ovnis et énergie nucléaire 

Il semble que la première relation qu’on puisse établir entre le soucoupisme et la préoccupation environnementale soit donc liée à l’énergie atomique. Dès les premières apparitions médiatisées des soucoupes volantes (SV), en 1947, un lien est fait avec l’énergie nucléaire : en effet, beaucoup d’observations se concentrent au-dessus de sites atomiques aux Etats-Unis. Certains auteurs, comme l’ingénieur Jean-Jacques Velasco, successivement responsable du Groupe d’Etude des Phénomènes Aérospatiaux Non identifiés (GEPAN), puis du Service d’Expertise des Phénomènes Rares Atmosphériques (SEPRA) au sein du Centre National d’Etudes Spatiales (CNES), estiment -de manière assez floue, il est vrai- qu’au début des années 1950 « 20% des phénomènes aériens inconnus observés au-dessus du territoire


[1] On parlera d’« ovni » pour désigner l’objet supposé et d’ « OVNI » pour évoquer le phénomène. « Ovni » sera utilisé pour toute référence postérieure à 1975, date à laquelle les auteurs et les médias utilisent préférentiellement cet acronyme. Par contre, on préférera les locutions « soucoupe volante » (SV) ou « mystérieux objet céleste » (MOC) pour désigner les phénomènes observés avant 1975. Ces appellations étaient davantage en usage entre les années 1940 et 1975.

[2] On appelle « soucoupisme » la recherche sur les SV et autres MOC. Cette appellation est valable en France jusque dans les années 1970. On parlera alors davantage d’« ufologie », mot formé à partir de l’acronyme anglais UFO, pour unidentified flying object, soit “objet volant non identifié”.


américain le sont au-dessus des régions comportant des sites stratégiques »[1]. Les sites stratégiques étant essentiellement les bases de bombardiers atomiques, les sites d’extraction et d’enrichissement de l’uranium, les bases de missiles atomiques, les centrales nucléaires. En voici quelques exemples.

Le premier est un incident très controversé, mais très étayé par les tenants de sa réalité. Le 8 juillet 1947 au matin, la base militaire américaine de Roswell au Nouveau-Mexique transmet aux radios locales l’information selon laquelle ses personnels ont récupéré un « disque volant » qui s’est écrasé dans un ranch dans la région. Or, à l’époque, cette base est la seule au monde à disposer de bombardiers porteurs de l’arme atomique. L’« affaire de Roswell » sera immédiatement enterrée par l’armée de l’Air qui déclare, par la voix du général Ramey, commandant la 8e armée aérienne, dont dépend la base, qu’il s’agissait en fait de la récupération des débris d’un ballon météorologique. Cette affaire sera plus ou moins oubliée et ne resurgira vraiment qu’en 1978[2], lorsque son principal protagoniste, le major Jesse Marcel, révèlera que les débris dévoilés par le général Ramey aux journalistes n’étaient pas ceux que l’armée avait récupérés, ces derniers étant certainement –selon lui- les restes d’un disque volant[3]. La déclaration de Jesse Marcel fut confirmée par le général DuBose, colonel et adjoint du général Ramey en 1947[4]. Les survols de bases de missiles nucléaires ou entreposant des armes atomiques continueront des années 1960 à 1990[5], en particulier en 1967, 1975[6]. Des sources évoquent aussi de tels incidents dans les années 1950[7].

D’autres types de sites nucléaires sont également survolés. D’après le National Investigations Committee on Aerial Phenomena (NICAP), une organisation ufologique américaine privée qui comptait parmi ses membres des scientifiques de haut niveau, nombre d’officiers militaires de rang élevé et même l’ancien premier directeur de la CIA, « des ovnis ont été vus et signalés au-dessus de sites d’extraction d’uranium, de production de plutonium et là où des armes nucléaires étaient entreposées »[8]. Le site d’Oak Ridge –aussi appelé « site X » ou « cité secrète »- n’échappe pas à cette constatation. Fondé dans le Tennessee entre 1942 et 1943, il était destiné à des applications dans le domaine du nucléaire. Le laboratoire et les usines construits à cet effet étaient considérés comme une


[1] VELASCO, Jean-Jacques, MONTIGIANI, Nicolas, Troubles dans le ciel, Presses du Châtelet, Paris, p. 263.

[2] Il est régulièrement affirmé que cette affaire fut oubliée immédiatement après et resurgit, comme si elle avait été construite ex nihilo, en 1978. C’est totalement faux : des auteurs journalistes comme Frank Edwards l’évoquent dans Flying Saucers, Serious Business en 1966 (paru en français sous le titre Les soucoupes volantes, affaire sérieuse, Robert Laffont, Paris, 1967). On retrouve aussi de telles mentions dans des courriers de soucoupistes comme le Canadien Laurent Potvin à la même époque (Cf., Manuel Wiroth, Ovnis sur la France, des années 1940 à nos jours, t.1, Le temps présent, Agnières, 2017)

[3] COLLECTIF, Le rapport COMETA. Les ovnis et la Défense. A quoi doit-on se préparer ?, J’ai lu, Paris, 2006, pp.179-180 ;

[4] Affidavit (déclaration sous serment) du 16 septembre 1991.

[5] HASTINGS, Robert L., art [en anglais] int. « UFO sightings at ICMB sites and nuclear Weapons Storage Areas » , site internet du NICAP, 2006. https://www.nicap.org/babylon/missile_incidents.htm

[6] WARD, Sinclair, ART, Harris, art. [en anglais] int. « What Were Those Mysterious Craft ? », Washington Post, daté du 19 janvier 1979, consulté le 16 juin 2019. https://www.washingtonpost.com/archive/politics/1979/01/19/what-were-those-mysterious-craft/1b9d1f3d-dddb-4a92-87b3-0143aa5d7a3e/?noredirect=on&utm_term=.039b21b23024

[7] VELASCO, Jean-Jacques, MONTIGIANI, Nicolas, Troubles dans le ciel, Presses du Châtelet, Paris, p. 267.

[8] Art. [en anglais] int. « The Nuclear Connection Project presents The Oak Ridge Sightings », in site internet du NICAP, mis en ligne le 22 septembre 2005, consulté le 10 juin 2019. URL : https://www.nicap.org/oakridge/oakridgesightings.htm


installation vitale pour le pays et avaient notamment pour fonction de produire de l’uranium destiné au projet Manhattan. Le site fut le théâtre d’une vingtaine d’intrusion d’ovnis allégués entre 1947 et 1950, avec une très grande majorité des observations en 1950[1].

On a aujourd’hui connaissance de tous ces événements grâce à des documents américains émanant de l’armée ou de différents services de renseignements qui ont été déclassifiés en vertu de la loi FOIA (Freedom of Information Act) qui oblige l’administration à rendre publiques ses archives. Ils montrent que les autorités américaines s’inquiétaient de ces survols qu’elles considéraient comme authentiques car étayés par des témoignages sérieux et multiples[2], des enregistrements radars et des effets physiques sur les machines. Ces observations commencent au-dessus des sites nucléaires américains, comme la base de Roswell ou le site de Los Alamos, dès 1947, selon Alexandre Sheldon-Duplaix, un historien français spécialisé en histoire militaire, chercheur au Service historique de la Défense (SHD) et enseignant à l’Ecole supérieure de guerre[3].

Parmi ces observations qui suscitèrent l’inquiétude des militaires figurent les survols de bases de missiles atomiques. Entre 1967 et 1975, aux Etats-Unis, des bases de missiles intercontinentaux « minuteman » furent survolés longuement et les systèmes d’armes furent désactivés. Il y avait donc ce qui ressemblait à une véritable intention des ovnis vis-à-vis des technologies nucléaires humaines. L’appréhension que ressentaient les hommes face à ces intrusions fut également renforcée par le danger que représentait une confusion possible entre ces manifestations de soucoupes volantes et les missiles atomiques sur leurs trajectoires de vol, cette possibilité de méprise pouvant déclencher une guerre nucléaire. C’est en tout cas un risque qui fut relevé par des militaires de haut rang, notamment le contre-amiral américain et ancien directeur de la CIA Roscoe Hillenkoetter et le général français Lionel-Max Chassin[4]. Côté soviétique, des incidents de type survols de bases de missiles furent également signalés, avec même une situation de survol par un ovni avec déclenchement du compte à rebours de mise à feu[5]. Cette situation perdura longtemps, puisque en 1990, les Soviétiques s’inquiétaient encore d’une confusion possible des ovnis avec des missiles par les systèmes américains dans le cadre du programme de l’Initiative de Défense Stratégique (IDS), un système de défense antimissile développé par les Américains[6]. En France, les ovnis semblent également survoler les sites nucléaires sensibles. Jimmy Guieu est l’un des premiers à l’affirmer, évoquant le cas de la base de missiles nucléaires du plateau d’Albion et produisant pour cela des documents officiels dans l’un de ces livres[7]. L’universitaire Daniel Harran et le chercheur suisse Fabrice Bonvin confirment ce


[1] Ibid. ; GREENWOOD, Barry, FAWCETT, Lawrence, The UFO Cover-Up. What the Government won’t say, Simon & Schuster , New York, 1984, pp. 171-172 ; Rapport déclassifié int. « “Flying Saucers“ Observed over Oak Ridge Area Internal Security », FBI, 10 janvier 1949.

[2] Strategic Air Command de San Antonio, copie (scannée) d’un memorandum destiné au directeur du FBI int. « Protection of Vital Installations », réf. 65-58300, 31 janvier 1949.

[3] SHELDON-DUPLAIX, Alexandre, participation à la conférence intitulée « Pan sur la Conscience », Namur (Belgique), 21 novembre 2015.

[4] HILLENKOETTER, Roscoe (contre-amiral), déclaration reprise dans le New York Times, 28 février 1960 ; CHASSIN, Lionel-Max (général), préface de MICHEL, Aimé, Mystérieux Objets Célestes, Robert Laffont, Paris, 1977 (préface de 1958), pp. 23-24.

[5] SHELDON-DUPLAIX, Alexandre, conférence intitulée « Pan sur la Conscience », Namur (Belgique), 21 novembre 2015.

[6] Ibid.

[7] GUIEU, Jimmy, Nos « Maîtres » les Extraterrestres (le monde étrange des contactés), Presses de la Cité, Paris, 1993.


Harran et le chercheur suisse Fabrice Bonvin confirment ce lien pour l’Hexagone[1], l’illustrant en particulier avec les cas de ce qu’on appelle les « drovnis », ces supposés drones ayant survolé nombre de centrales françaises en 2014 et 2015[2]. Thibaut Canuti évoque aussi ces étranges manifestations aériennes[3]. Ces cas ont alors fait la une des médias, mais aucune photographie, aucun film, aucune interception et aucune arrestation n’ont alors été réalisés. Pour l’un des responsables de ces sites, Pascal Pezzani, le directeur de la centrale nucléaire du Blayais, l’objet ayant survolé ses installations n’était pas un drone mais un ovni[4].

Cette corrélation entre phénomène OVNI et nucléaire qui a longtemps été mise en lumière empiriquement a été récemment évaluée de manière statistique. Des chercheurs, mathématiciens et statisticiens français, ont récemment mené une étude en anglais sur la question et conclu à un niveau élevé de corrélation entre les observations d’ovnis et les sites nucléaires en France[5]. D’après eux, « the link between nuclear activities and UAP Ds, which has long been suspected and considered, is now for the first time measured and appears surprisingly high ». Mais, d’après cette étude, les sites pollués seraient également concernés par ces survols d’ovnis, les auteurs de l’étude mettant en lumière « a strong relationship between UAP Ds and contaminated land »[6]. Néanmoins, certains biais peuvent être relevés dans cette étude, en particulier le fait que les zones liées au nucléaire sont étroitement surveillées et donc, de ce fait, les observations pourraient y être mécaniquement plus nombreuses.


[1] HARRAN, Daniel, Les OVNIS et le nucléaire. Le choc d’une réalité ignorée, Le temps présent, Enigma, Agnières, 2017 ; émission (webtv) intitulée « OVNIs et nucléaire » avec Daniel Harran et Fabrice Bonvin, Nuréa TV, 23 janvier 2018. Il faut aussi signaler le travail de l’Américain Robert Hastings, spécialiste de la question, dans UFOs and Nukes.

[2] Art. [en ligne] int. « Au total, 17 sites nucléaires ont été survolés par des drones depuis octobre », Le Monde [en ligne], 29 janvier 2015, consulté le 17 août 2019.

[3] CANUTI, Thibaut, art. [en ligne] int. « Quand les ovnis s’intéressent (encore) au nucléaire », site internet du MUFON France, publié le 30 mai 2019, consulté le 22 août 2019.

[4] JAMET, Jérôme, art. [en ligne] int. « “C’est un ovni, pas un drone“ qui a survolé la centrale nucléaire du Blayais », Sud Ouest [en ligne], 21 janvier 2015, consulté le 17 août 2019.

[5] LAURENT, Thibault, THOMAS-AGNAN, Christine, VAILLANT, Michaël, « Spatial Point Pattern Analysis of the Unidentified Aerial Phenomena in France », 3 septembre 2015, consulté sur le site du GEIPAN le 3 juin 2019. f

[6] Ibid.


Merci à Manuel Wiroth pour son accord, deuxième partie (sur trois) du texte dans quelques jours !

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